Le témoignage d'une amie.

Le jour où Anouchka m’a annoncé qu’elle était malade, nous étions début septembre, peu après la sortie des classes. Je rentrais avec ma fille quand elle m’a hélée. J’étais contente de la revoir car maintenant que nos filles ne fréquentaient plus la même école, se voir devenait plus difficile et rare.

Je lui ai demandé comment elle allait, de manière automatique et elle m’a répondu « mal ».  Là, plus rien d’automatique ; je lui ai demandé ce qui se passait et elle a juste prononcé quelques mots dont « récidive ».

C’est curieux comme ce mot parle de lui-même. J’ai été choquée. D’abord parce que j’ai traduit instantanément « cancer »,, ensuite parce que récidive sous-entendait qu’il y en avait déjà eu un !! Elle me semblait si jeune, si jolie, toujours très élégante, gaie, souriante, dynamique… Elle m’a dit que c’était dur, que les séances de chimio l’anéantissaient, mais qu’elle se battait, qu’elle écrivait… Elle en parlait sans pudeur, en toute confiance, simplement. J’étais à la fois honorée de sa confiance et écrasée par la nouvelle.  

J’étais bouleversée. Un mélange de stupeur, de peur, de très grand chagrin. Anouchka est plus jeune que moi et nos filles ont le même âge, 7 ans. Je me suis tout de suite identifiée ; j’étais abasourdie. C’était la maman qui s’identifiait, pas la femme. Je me disais « ce n’est pas possible », « comment peut-on vivre ça ? ». Le soir j’en ai parlé à mon mari. Lui aussi a été sonné.

 

Une fois seule, j’ai pleuré. Pour elle, pour la jeune femme, pour la maman, pour la femme mariée, pour la femme qui travaille, pour toutes les femmes en elle. J’étais terrifiée. « Pourvu que ça ne m’arrive jamais » était mon égoïste prière la plus ardente. Le sentiment que cette épreuve était au-dessus de mes forces. Puis, j’ai culpabilisé ; « et dire que parfois je me plains, de ci, de ça, alors que je vais bien, que mes filles vont bien, que mon mari va bien !!!! ».

J’avais envie de lui dire que je pensais à elle. Chaque jour j’avais une pensée pour elle. J’en ai parlé à ma fille aînée, à mes amis proches. J’avais besoin d’en parler pour exorciser cette terreur, pour partager ce chagrin. « Mais comment peut-on vivre Ça !!! » ; cette litanie me hantait.

 

Et puis, comment parle-t-on à une jeune femme qui vous annonce une récidive de cancer ? Quels sont les mots à dire ou à ne pas dire ? Pourquoi est-ce si difficile de parler à l’autre qui soudain devient autre autrement ? Voilà, plus rien n’est comme avant. Le script habituel ne fonctionne plus. La zone d’inconfort s’installe, dérangeante.  Comment fait-on ? Comment dit-on ? Que dit-on ? Ne pas froisser, ne pas ajouter du mal au mal, ne pas lâcher le mot apparemment anodin qui pourrait atteindre au cœur.  

 

Pour en avoir parlé avec elle depuis, je sais que je ne suis pas la seule à éprouver cette gêne, cet encombrement de soi et de sa bonne santé. Alors à quand un petit guide de savoir vivre pour apprendre à parler avec nos autres nous-mêmes atteints de maladies graves ?

 

Bénédicte.

Commentaires : (3)

Portrait de saphirounette

Je me vois complètement dans la description de la maman qui va mal de Bénédicte : une jeune maman qui amène par la main sa petite fille à l'école, mais une vraie zombie, qui sourit toujours aux autres mamans et qui croit à ces mains tendues "appelles moi si tu as besoin de quelque chose et si je peux t'aider avec ta fille" et qui fuit les gens bien intentionnés mais si maladroits "il y a quand même un espoir ?" Que leurs dire ? Que je comprends le malaise de chacun mais que je n'ai pas envie de voir dans leur regard ma maladie, que je voudrai juste un instant, juste sur le chemin de l'école, oublier le rendez-vous de la journée à l'hopital. Difficile et déstabilisant pour tout le monde :l'entourage, la famille et oh combien pour le malade !
Corinne

Portrait de Sonny

Je suis d'accord avec Ceronac. Pour avoir vecu la maladie de mon conjoit au plus pres (nous étions tres fusionnelle et parlions beaucoup. Il était moi j'étais lui) j'ai vu ses amis les miens...Beaucoup ne savent pas quoi faire. La plupars répondent: si tu vas pas bien je suis la. Tu peux m'appeler quand tu veux tu peu compter sur moi. ceux qui on peur de ne pas savoir quoi répondre a une question, a un sentiment...Ils n'osent rien. Alors bon vous etes avec eux quand ça va. Parce qu'ils vous aident malgres tout a penser a autre chose, a oublier la maladie quelques heures et a vous amuser.
Et puis il y a ceux qui sont là. Qui vous appelle et vous disent: Alors aujourd'hui ça été? La chimio ça c bien passé? Tu as bien dormi? Comment tu te sens?Le moral ça va?
Bref, des gens qui osent dire les choses sans peur de la réponse. Des gens qui ont deja vecu des choses fortes dans leur vie pour savoir quoi répondre. Ce sont ces personnes la qui vous aides a avancer, a prendre le bon chemin. La psy c'est utile mais les amis comme ça valent de l'or parce qu'il vous aide dans votre propre recherche de vous meme et de l'essentiel de la vie. PArce qu'ils arrivent a trouver les mots pour vous calmer, pour vous rassurer...Avec eux vous avez pas peur de leur reaction.
On en revient toujours au meme sujet: LA PEUR DE LA MORT ET DE LA MALADIE. Certain y on deja reflechit, apprennent a vivre avec. Certain n'y pense meme pas. D'autre n'arrive meme pas y penser tellement ils en on peur...
On a besoin de tout ses amis (les vrais je precise pas ceux que l'on cotoye de temps en tant et a qui vous n'avez pas dit que vous souffriez). Je pense que ses amis on en a tres peu 5-6...Il faut savoir profiter des avantages de chacuns d'eux et accepter que certaine personne ne soit pas prete ou assez forte pour partager une telle épreuve

Sonny
Ancienne compagne d'un malade décédé d'un cancer
23 ans

Portrait de cerOnac

"Alors à quand un petit guide de savoir vivre pour apprendre à parler avec nos autres nous-mêmes atteints de maladies graves ?"...

Je ne suis pas sûre qu'il faille un guide, un mode d'emploi, pour aider celui qui traverse la maladie. Je parle de mon expérience, la seule que je connaisse bien sur le sujet : certaines personnes ont su m'entourer, me parler, me booster au moment où j'en avais besoin, ou garder le silence quand j'en avais besoin également... mais l'inverse est vrai aussi ! certains me posent des questions quand j'aurais préféré "zapper" un peu ou se taisent quand j'aurai eu besoin de soutien ! Certains ont su être là, d'autres ont eu peur ou avaient leurs propres soucis ou leur petite vie à mener... Y'a de tout ! c'est un tout ! et il faut faire avec. Chaque personne est différente et je pense que pour mon cas, chacune m'a apporté, que ce soit par des mots, des intentions ou/et des silences... L'essentiel est peut-être d'arriver à un équilibre avec tout ce que peuvent apporter (ou non) les personnes qui forment l'entourage d'un malade.

cerOnac
"On ne voit bien qu'avec le coeur... L'essentiel est invisible pour les yeux"
"seules comptent les minutes qui ressemblent à ce que tu seras"
"On peut construire quelque chose de beau avec les pierres qui entravent le chemin"