L'association souhaite changer le regard de la société sur ces femmes dont le corps est devenu asymétrique.
En matière de cancer, le terme de « guérison », pourtant si attendu, fait peur. Ni les oncologues, ni les soignants, ni les proches n’osent l’employer. La majorité des malades eux-mêmes, même ceux considérés comme rescapés depuis de longues années, se refusent à se dire « guéris ». Comment expliquer une telle réticence ?
C’est le mot qu’on espère pendant des mois, parfois des années, mais quand l’occasion de l’employer se présente enfin, on ne veut surtout pas le prononcer. La guérison ferait-elle peur ? Lors des dernières rencontres annuelles de l’Inca (1), Marie-Hélene Voegelin, aujourd’hui présidente de l’association « Vivre comme avant », est appelée à témoigner comme « ancienne malade » puisqu’elle a été soignée d’un cancer du sein en 1991. A un moment, l’interviewer ose une question dérangeante : «Après vingt ans de rémission, vous considérez-vous comme guérie ? ». Marie-Hélène Voegelin hésite, marque un temps de silence avant d’avouer : « Non, comme beaucoup, je me refuse à prononcer ce mot …C’est vrai, si les médecins eux-mêmes l’employaient, peut-être cela serait plus facile, mais ce n’est pas le cas. Et puis, même si je ne me sens plus malade aujourd’hui, j’aurais trop peur de déclencher quelque chose en osant le dire ».
Un confort pour les médecins
Des médecins, on veut bien comprendre une telle difficulté. Pour eux, employer le terme de guérison revient à « franchir un Rubicon sémantique », ainsi que l’a exprimé le Dr Serin, oncologue à Avignon : « peut-on imaginer, en tant que médecin, (…) le prononcer, à bon escient , sans avoir l’impression de déroger à notre responsabilité scientifique, sans risquer de se voir reprocher son emploi par la malade ou ses proches quand les choses tournent mal, sans imaginer d’être moins crédible aux yeux de nos collègues quand on ose l’employer ? » (2). Du coup, le terme de « rémission », véritable « mot tiroir », paraît bien plus « cool » : « quel confort pour le docteur, mais en revanche pour le malade quelle galère, quelle épée de Damoclès suspendue au-dessus de sa tête, de sa vie !», constate ce dernier .
Un relent de superstition
Mais alors pourquoi les malades se contentent-ils d’un terme aussi vague et menaçant que « en rémission » ? Pourquoi n’osent-ils pas clamer haut et fort leur libération, surtout après les cinq ans fatidiques qui marquent la fin des contrôles réguliers, l’oubli des traitements, de la fatigue, le retour à une vie de qualité… Libres, enfin, comme de vrais « cancer survivors » ainsi qu’on les appelle aux Etats-Unis ?
Pour Valérie, se déclarer « guérie », ce serait d’une certaine façon comme pour Marie-Hélene Voegelin « baisser la garde ». « Cela pourrait signifier que je suis moins vigilante face à l’ennemi, explique la jeune femme opérée il y a 6 ans. Je serais moins mobilisée, et donc plus sujette à une nouvelle attaque ».
« Il y a certainement là une trace de superstition comme dans les pays musulmans où l’on n’annonce pas avec fierté la naissance d’un enfant, car on risquerait de déclancher les foudres du destin, analyse Marie-Frédérique Bacqué, psychologue clinicienne et professeur à l’Université de Strasbourg. Derrière cette superstition des malades cancéreux rôde une trace de culpabilité, l’idée que s’ils ont été atteints un jour par ce mal, c’est parce qu’ils devaient payer une faute. Il suffit de lire les blogs de malades pour constater que la maladie cancer n’est toujours pas déculpabilisée ». Du coup, mus inconsciemment par cette idée que s’ils fautent, la maladie reprendra le dessus, beaucoup préfèrent adopter le « profil bas »
De nouveaux changements d’identité
Par ailleurs, passer du statut de malade à celui de personne en bonne santé ne va pas sans renoncements. Jérôme se battait depuis deux ans contre un lymphome qui lui demandait beaucoup de patience et d’investissement dans les traitements. Le jour où, après une greffe réussie, son médecin lui a dit « Vous êtes guéri », le jeune homme s’est effondré en larmes : « c’est comme si le sol s’échappait sous mes pieds…Qu’allais-je devenir hors de l’hôpital, sans ce rythme quotidien et ce réseau qui me soutenaient depuis tant de semaines ? J’ai éprouvé une immense sensation de vide ». « Quitter l’identité cancéreuse est paradoxalement une nouvelle épreuve, commente Marie-Frédérique Bacqué ». Car celle-ci est à la fois honnie mais procure aussi inconsciemment quelques bénéfices secondaires auxquels il va falloir renoncer : « on avait une place précise vis à vis de l’équipe soignante, on était au centre des attentions dans sa famille et soudain, il va falloir redevenir normal, pour ne pas dire « banal » , explique la psychologue.
Ainsi donc, on revit un moment de bascule identitaire difficile, bizarrement presque aussi déstabilisant que celui éprouvé lors de l’annonce de la maladie, quand on était passé du statut de « bien-portant » à « malade ».
De la guérison physique à la sensation de guérison
Pour toutes ces raisons, l’accès à la sensation d’être guéri n’est pas aisé. Elise Gaillon, Psychologue Clinicienne à l'Institut Sainte Catherine d’Avignon, parle d’un « travail psychique d’élaboration » à entamer par le malade pour atteindre la pleine guérison. Car il y a toute une phase d’entre-deux où « ne se sentant ni bien portants, ni malades, certains semblent investir le statut « d’être à risque » : dès lors ils apprennent à vivre avec un risque de récidive ou d’autres pathologies » (3).
Il leur faudra du temps pour s’en libérer, ce qui ne peut se faire qu’en faisant le deuil de la période active de la maladie, c’est à dire en retrouvant selon la psychologue « le sentiment de leur identité ». Celle qu’ils avaient avant d’être touchés par le mal, tout en en étant revenus autres. La guérison globale implique donc un chemin très individuel, qui ne se limite pas au constat que le corps va bien, mais s’accompagne nécessairement de la sensation psychique d’être libéré.
Pascale SENK
(1) Le 24 novembre 2010 à la Cité des sciences et de l’Industrie de Paris
(2) © Springer 2009 - Oncomagazine - trimestriel février 2009 - Vol. 3 - n° 1
(3) in Psycho-Oncologie, volume 4, numéro 4, décembre 2010
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Publié dans : La Salle de soins > Gestion des émotions
Tags : Vivre Comme Avant, Rémisssion Lymphome, Proches, Patients, Oncologues, Médecins, Marie-hélene Voegelin, Marie-frédérique Bacqué, Guérison, Docteur Serin, Cancer
Publié le 13/01/2011 à 10h48 - Dernière modification le 12/05/2011 à 12h48
Commentaires : (6)

Et pourtant... On dit bien "guérir" d'une grippe, sachant qu'on en fera d'autres.
Il faut reconnaître qu'on s'interdit bien des choses en matière de cancer, et la théorie de la superstition ne me paraît pas insensée. Une bonne vieille culpabilité judéo-chrétienne par-dessus, avec tous les tabous que se traîne cette maladie, à peu près autant que la peste en son temps.
Bien sûr, le mot rémission, en marchant sur es œufs, nous force à ouvrir l'œil, à faire profil bas.
Mais je reconnais que j'aime, que j'adore parfois dire, écrire, "je guérirai du cancer", tant ce mot possède une puissance de frappe et d'espoir... Il me fait tant de bien... Et comment espérer guérir si on s'interdit le mot même de guérir ?
Ce qui m'intéresserait, c'est de savoir ce que vous avez toutes changé dans votre vie avant de "baisser la garde" ?
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Pourquoi ne pas employer le mot guérison après un épisode cancéreux??? Mais tout simplement parce que, dans l’état actuel des connaissances, prononcer ce mot reviendrait à mentir éhontément. Aucun médecin digne de ce nom ne devrait s’y risquer, car déontologiquement, il franchirait effectivement un rubicond qui pourrait fort bien se retourner et contre lui et contre son patient.
Et de grâce, qu’on arrête de nous bassiner avec l’impact négatif du mot rémission, avec le fait que la guérison « ferait peur » aux pôv’ petits patients qui, d’un seul coup d’un seul, ne serait plus le centre du monde. De toute façon, (et c’est parfaitement compréhensible), le gros de l’entourage du cancéreux, après les traitements dits « lourds » aspire généralement à passer rapidement à autre chose, le considère comme « guéri » et peine généralement à comprendre l’angoisse récurrente qui l’agite en période de contrôles. Le centre du monde se déplace à la vitesse de la lumière quand cheveux, cils, sourcils et ongles sont revenus donner figure humaine au malade. Le reste des dégâts, physiques ou psychiques, sont pratiquement invisibles, et les souffrances qui ne se voient pas comme le nez au milieu de la figure n’intéressent pas grand monde. Déclaré quelqu’un guéri ou non ne changera pas grand chose à cet état de fait.
Le terme rémission, lui, veut dire ce qu’il veut dire : « Atténuation ou disparition momentanée des symptômes d'une maladie aiguë ou chronique. » Ce « momentanée » peut durer 30, 40, 50 ans, comme il peut durer 3 mois. Ce n’est pas en prononçant un non-sens qu’on annihile une épée de Damoclès, pas plus que l’on ne condamne quelqu’un à mourir d’un cancer en le déclarant en rémission. Le sentiment du crabahuteur vis à vis de sa pathologie, ses superstitions, sa force de caractère n’ont pas grand chose à voir avec son risque de récidive. Même si le stress est de plus en plus reconnu comme « un facteur favorable » au radotage (http://ikigai-de-crabahuteuse.over-blog.com/article-le-stress-favorise-l...), tous les cancéreux dépressifs, anxieux ou agités du bocal ne sont pas forcément condamnés à rempiler. Pas plus que ceux qui font montre d’un optimisme débordant, de certitude intime quand à leur « guérison » ne seront pour autant épargnés.
Le blues classique ressenti en fin de traitements est multi-factoriel (http://ikigai-de-crabahuteuse.over-blog.com/article-craby-blues-55275815...) et n’est pas exclusivement dû à la perte des « quelques bénéfices secondaires » procurés par « l’identité cancéreuse », loin s’en faut. Si d'ailleurs dans le cadre de l'amélioration du plan Cancer, l'INCa se penche actuellement sérieusement sur cet "APRÈS", c'est bien parce qu'il existe "un nombre non-négligeable de préjudices secondaires" de cette même "identité" à compenser.
Mes oncos m’ont dit, les 5 ans fatidiques passés, que je pouvais rentrer chez moi pour déboucher le champagne. Ce que j’ai fait le cœur en fête. Je me suis alors replonger dans ma vie d’avant tête baissée, forte du dynamisme et de l’optimisme débordant de mes trente printemps et d’ailleurs ai moi-même demandé à ce que les contrôles deviennent annuels, sereine. Cela n’a rien changé au fait que l’on m’annonce ma première récidive au rendez-vous suivant. Et lorsque mon nouvel onco, chargé de m’annoncer ma future ablation, m’a soutenu que la certitude de me voir « définitivement » débarrassée du K après ce geste médical justifiait la violence de la mutilation et m’aiderait à l’accepter, il ne faisait que se faciliter le douloureux travail d’une telle annonce, car ce beau discours n’a absolument pas endiguer la deuxième récidive. Il aurait même pu avoir des conséquences dramatiques car j’ai effectivement baissé la garde, ce qui, sans l’extrême vigilance de mon généraliste, aurait pu m’être fatal.
Non. Nous ne sommes pas des patients plus frileux, plus névrosés ou particulièrement plus atteints de pointillisme sémantique aigu que les autres. Comme le dit très bien le Docteur Patraque dans les chroniques qu’il publie en ce moment sur le site de Martin Winckler (http://martinwinckler.com/rubrique.php3?id_rubrique=52), « un cancéreux n’est qu’un mortel comme les autres, mais qui sait qu’il va mourir un jour, alors que les autres croient le savoir. »
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Il est vrai que lorsque la série des traitements se termine, nous éprouvons un grand vide dû à la fois au changement de statut de malade à celui, non pas de guéri (puisque personne ne prononce le mot) pour celui de personne "en rémission". Terme qui, disons-le est néanmoins synonyme de guérison pour la plupart de ceux qui n'ont pas affronté le cancer. Pourtant vient un jour où l'on se surprend à refaire des projets, à éprouver des envies, à oublier cette mauvaise passe et à plonger de nouveau dans la vie. On y croit.
J'y croyais fermement lorsque, six ans après mon opération l'oncologue m'a annoncé que désormais je ne viendrais plus qu'une fois par an. Las! Huit jours plus tard je recevais une série de rendez-vous pour passer tous les examens possibles. Mes marqueurs avaient fait un bond. Des micro-métastases ont été décelées au niveau du thorax. Il a fallu reprendre le traitement anti-hormonal et de nouveau venir en consultation tous les quatre mois...
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je suis d'accord avec Ceronac.
Il y a avant cancer et après cancer. La nouvelle vie s'appelle Rémission. On est effectivement sur un fil et cette nouvelle vie, j'espère en profiter longtemps.
C'est une accumulation de moments : encore un, puis un autre et encore un autre et ainsi de suite. Allez j'en grapille encore un nouveau, bon j'avoue ma gourmandise, c'est comme une boîte de bons chocolats.
Quand j'ai posé la question à l'oncologue après la dernière injection d'Herceptin : elle m'a répondu qu'on ne parlait pas de guérison mais de rémission. C'est vrai que c'est une façon de rester vigilant, de ne pas attirer le mauvais oeil sur soi.
Il y a environ un an je m'inquiétais de l'absence d'une collègue qui avait été traitée pour un cancer du sein elle était à nouveau en chimio parce qu'il y avait des métastases osseuses. Elle venait juste de passer le fameux délai de 5 ans.
L'époux d'une autre est également reparti en chimio récidive de la leucémie qu'il avait eu il y a 8 ans.
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Vaste sujet ! tellement personnel...
guérison/rémission... Pour ma part, guérison voudrait dire que le cancer ne reviendra plus jamais, mais aucun médecin digne de ce nom ne prononcera ces paroles considérant mon cas et ce, quelque soit le nombre d'années qui passera.
J'ai donc fait un chemin pour accepter de "n'être qu'en rémission". M'accepter en "rémission" m'aide et m'apporte dans ma vie de tous les jours, me fait prendre conscience que tout peut finir demain et ainsi de profiter pleinement de chaque bon moment, voire même les provoquer et faire vraiment ce que j'ai envie etc.. Finalement, ne sommes-nous pas tous en rémission ? cancéreux et non-cancéreux ?
Ce cancer fait partie de mon histoire, a joué et joue encore un grand rôle dans mon cheminement personnel. A ce jour, je me dis que j'ai juste pris conscience de ma finitude... que si je meurs très vieille ou que je meurs d'autre chose, alors on pourra dire que j'étais guérie tout ce temps-là !
Finalement, ce qui est important pour moi ce n'est pas tant ces mots que ma vérité, ma façon de voir les choses, qui me permettent de garder mon propre équilibre me laissant la porte ouverte pour toute éventuelle évolution, bifurcation...
cerOnac
"On peut construire quelque chose de beau avec les pierres du chemin"
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Petits détails quant à cette 'sémantique'...
C'est la question que j'ai posée à mon cher Dr Serin, cité en cet article (fantastique soutien, oncologue différent, génial, j'ai si fort l'impression qu'il m'a vraiment GUERIE!) : "si je suis vraiment GUERIE, il faut en convaincre mon banquier, mon assureur, et supprimer la case à cocher sur les questionnaires médicaux"!
Impossible d'augmenter le niveau de l'assurance souscrite pour mes enfants, je coche, je ne coche pas la case cancer?????
Simples petits détails, mais à considérer tout de même !