Signe de nos temps marqués par le fléau cancer : la maladie, qui s’est imposée doucement dans les séries télé américaines, devient désormais le sujet principal  des dernières créations hollywoodiennes. Le traitement réservé depuis peu par les scénaristes à ce mal dont on n’osait pas parler auparavant est tout à fait révélateur : le caractère « exceptionnel » du cancer est en train de disparaître. A quand la fin du tabou dans les feuilletons français ?

clap cinéma

Ça devait bien arriver : à force de s’infiltrer de plus en plus dans nos existences, il fallait bien que le cancer envahisse aussi nos écrans. Pour preuve, la diffusion quasi simultanée de deux nouvelles séries dont les héros principaux eux-mêmes sont frappés par le mal. Depuis août dernier, les téléspectateurs de la chaîne américaine Showtime ont le privilège de découvrir dans « The Big C » les espoirs et les peines de Cathy Jamison (Laura Linney), une prof de la quarantaine qui apprend dès le premier épisode qu’elle est atteinte d’un cancer de très mauvais pronostic. Ce diagnostic va déclencher chez elle l’urgence de tout vouloir changer dans sa vie,  essentiellement pour parvenir enfin à devenir celle qu’elle  a toujours voulu être…car on lui prédit seulement un an à vivre ! L’ensemble se présente pourtant comme une comédie, et reçoit un bon accueil outre-Atlantique où l’on semble particulièrement sensible à son message positif.

Beaucoup moins dynamisant, le parcours d’un autre prof, Walter White, dans la série "Breaking Bad" qui a été créee en 2008 aux Etats-Unis et a débarqué sur ARTE depuis octobre dernier. Lui aussi, dès le début de la série, est atteint d’un très sérieux cancer du poumon. Sa situation est par ailleurs assez terrible : son fils est handicapé, sa femme enceinte….Comment, avec l’état de santé qui s’annonce pour lui, subvenir à tous ces besoins ? Ce héros décapant va alors faire un choix éminemment subversif, du genre « Plus rien à perdre » : il va se lancer  dans le trafic de drogue avec l’un de ses anciens élèves. Ici encore, la série reçoit de très bonnes critiques et s’est même vue plusieurs fois récompensée aux TV Awards. Les aventures de  Cathy Jamison et Walter White, si elles reposent sur le même ressort dramatique, illustrent l’idée que le cancer peut désormais déclencher différentes réactions et avoir de multiples conséquences.

 

Des précurseurs audacieux


Pendant longtemps, cette diversité de regards sur la maladie n’existait pas. Le cancer ne présentait aucune richesse scénaristique. On ne lui faisait aucune place dans les séries ou alors on le laissait deviner par touches impressionnistes : un personnage secondaire alité et chauve par-ci par-là, une « longue maladie » qui emportait systématiquement celui qui en était atteint… il a fallu attendre la série « X-Files » dans le milieu des années 90 pour voir l’héroïne Dana Scully (Gillian Anderson) atteinte d’un étrange cancer des fosses nasales sans doute consécutif à ses rencontres avec des aliens. Cette dimension « maladie extraterrestre » était particulièrement développée dans une série qui se définissait « Aux frontières du réel ». D’ailleurs, c’est en récupérant des fichiers détenus par les ravisseurs non-humains de sa coéquipière que le héros Max Mulder (David Dubrochny) permettait la guérison totale de celle-ci. Du pur fantasme.

Le traitement vraiment réaliste du cancer dans une fiction arrive à partir de 1996 avec « Urgences ». Série exploratoire du milieu médical oblige - l’histoire se déroulant à L’Hôpital de Chicago- c’est elle qui ose franchir une barrière en faisant tomber malade l’un de ses héros les plus sympathiques, sinon le plus populaire, Mark Greene. Atteint d’une tumeur cérébrale à la saison 7, opéré, mais désormais incapable de travailler, le chirurgien le plus attachant de la télévision rechute malheureusement et meurt à la saison 8. De l’annonce de la maladie jusqu’à la fin, les téléspectateurs ont été invités à vibrer avec Mark, à espérer à travers lui, à endurer ses traitements, puis à finalement lâcher-prise quand il n’y avait plus rien à faire.

 

Le cancer entre fatalité et espoir

 

            Si « Urgences » a donc permis une catharsis collective en osant montrer dans le détail l’évolution possible d’un cancer, c’est la série « Six Feet Under » qui en a fait l’occasion d’une réflexion philosophique profonde. Dans la saison 2 notamment, le  fragile thanatopracteur Nate Fischer (Peter Krause) se prend d’amitié pour un jeune patient atteint d’un cancer du pancréas. Il passe beaucoup de temps à son chevet pour lui parler, nourrir avec lui une relation authentique, oser aborder l’indicible - lui même se sait sous la menace d’une rupture d’anévrisme - mais rien n’y fait, le garçon est décidé à mourir dans la plus grande solitude, celle qu’il a vécue jusque-là. Extraordinaire dialogue où est travaillée une   question existentielle essentielle : jusqu’à quel point mourrons-nous seuls ? Avec « 6 feet under », le cancer est devenu une  occasion unique d’oser regarder la vérité en face. On ne pouvait aller plus loin.

            Désormais, ce sont plutôt les images positives du cancer, une maladie davantage maîtrisée, que les scénaristes travaillent, comme dans « The Big C ». La cancer de Lynette (Felicity Huffman), héroïne phare de « Desesperate Housewifes » a été traité en une saison, comme une autre maladie. Diagnostic, opération, traitement chimiothérapeutique, guérison. L’idée même d’une rechute possible n’a pas été évoquée. Mais cet « accident de vie » qui frappe Lynette a donné lieu à d’authentiques échanges entre sa mère et elle, l’aveu touchant de son mari de sa difficulté à vivre l’épreuve, et l’exposition de sa belle tête chauve sur plusieurs épisodes a du aider de nombreux malades à assumer leur image. Ainsi, peu à peu, les séries américaines apprennent à faire « avec » cette maladie de civilisation que personne ne peut plus se contenter d’occulter. Une audace dont on espère qu’elle franchira les frontières et inspirera les créateurs de fiction française, jusqu’à aujourd’hui très frileux.

Pascale SENK

 

 A lire aussi : Le cancer en tête de série 

 

Commentaires : (2)

Portrait de sitelle

A force c'est à croire que le cancer finit par intéresser d'autres que ceux qui en sont atteints ou leurs proches!

Marie-Claude.

Portrait de Cathie

Signe des temps ! Ça rajoute peut-être d'autres clichés sur des clichés existants, mais au moins ça a le mérite de "généraliser" le sujet.

Des proches me disent encore aujourd'hui (après mon 2ème cancer, et quelques autres dans la famille) qu'ils préfèrent ne pas trop penser à cette question de société tant qu'ils ne sont pas eux-mêmes touchés.

Dans le genre questions de vie, faits de société, présence de la mort, et grande grande réalisation (c'est quand même ce qu'on demande aux films), "Six feet under" est une merveille !
Merci pour cet historique.