Ce site a été créé sous l'impulsion du Pr David Azria, professeur au Centre de lutte Contre le Cancer de Montpellier, dans le but d’apporter une information adaptée et exhaustive aux patients atteints de cancer et à leur entourage.
Pourquoi le cancer fait peur ? Son histoire peut-être ?
- lun, 2010-07-19 14:19Deux mots sont apparus pour décrire le cancer : Karkinos chez Hippocrate (le crabe) et Onkos mot grec désignant la tumeur. La science s’est approprié Onkos, le mot cancer a désigné la maladie puis « cancérés » et cancéreux : le malade.
Si le cancer est décrit dans bon nombre de civilisations (Etrusques, Mayas, Indous) les descriptions les plus précises sont retrouvées sur des papyrus égyptiens dont celui découvert et déchiffré par l’égyptologue anglais Edwin Smith (1822-1906). Ce papyrus daté de plus 1500 ans avant JC de 4,50 m de long est principalement consacré à l’anatomie et à la chirurgie. Les principales tumeurs y sont évoquées et leur ablation est conseillée. On y trouve une note sur le traitement du cancer du sein.
Le papyrus de Kahoun de la même époque est un précis de gynécologie et mentionne une maladie « qui dévore les tissus ».
1. Le cancer acquiert une réputation
On connaît mal les influences de l’Egypte sur la Grèce mais Hippocrate (460-356) reprendra l’idée d’une maladie « qui dévore » en la nommant « karkinos ».
Dans la mythologie grecque, le crabe fut envoyé par Héra pour gêner Hercule (il lui pinça le talon) dans son combat contre l'Hydre de Lerne. Pour récompenser l'animal de son effort, la déesse le plaça dans les cieux : constellation du crabe, signe zodiacal du cancer.
Après Hippocrate, le cancer est une maladie qui dévore les tissus, sournoise, intérieure.
Au Moyen-âge, en France, Henri de Mondeville, chirurgien de Philippe Le bel et Louis le Hutin, écrivait en 1320 dans son livre « Chirurgie » : « aucun cancer ne guérit, à moins d'être radicalement extirpé tout entier. En effet, si peu qu'il en reste, la malignité augmente dans la racine. »
Après Mondeville, le cancer est une maladie mortelle.
La levée de l’interdiction de l’autopsie à la Renaissance permet l’acquisition de nombreuses connaissances anatomiques.
En 1585, Ambroise PARÉ, dans son traité des "tumeurs contre nature" décrit la tumeur du sein d'une dame d'honneur de la Reine Catherine de Médicis.
Après Amboise Paré, le cancer est une maladie contre nature.
Elle n’est pas naturelle au sens où la nature, création de Dieu, est parfaite. Le cancer est contre nature, il ne respecte pas la loi de la préservation de l’espèce : l’élimination des plus faibles.
Il frappe forts et faibles créant ainsi une injustice diabolique.
En 1693, Guillaume Houppeville écrit un traité sur "la guérison du cancer du sein".
Il distingue tuberculose et carcinome et rattache ce dernier à une vie triste et malheureuse, comme en avait connue la reine Anne d’Autriche morte un quart de siècle plus tôt. Il souligne que les malades préfèrent refuser leur mal (négation), en taire le nom et le cacher jusqu’à un stade où on ne peut plus guère le traiter.
Dans la « théorie infectieuse » qu'il défend Houppevile fait croire à la contagiosité du cancer.
Après Houppeville, le cancer est une maladie contagieuse.
Ce sont des œuvres charitables religieuses, parfois aussi laïques, qui prirent l'initiative de prendre en charge les cancéreux abandonnés et rejetés des lieux de soins. Elles se contentaient de les héberger, de les nourrir et de les panser.
En France, c'est le chanoine Jean Godinot, vicaire général de l'Abbaye Saint Nicaise de Reims, qui eut l'idée d'ouvrir en 1740 un établissement spécialisé pour les "cancérés". Ce fut l'ancêtre des centres anticancéreux modernes.
Apparaît plus nettement le malade, le « cancéré » décrit par Houppevile dans la première phase du processus d’acceptation de la maladie : le déni et qui note pour le malade l’impossibilité d’en parler.
Avec Bichat et Laënnec au XIXème siècle apparaît la cancérologie : fin de l’histoire ?
Entre 2000 ans avant Jésus-Christ et aujourd’hui, le cancer a deux histoires, celle de sa réputation (maladie sournoise, mortelle, contre nature, contagieuse) qui a duré 3800 ans et celle de l’oncologie qui a duré 200 ans.
Les deux siècles de science n’ont pas évacué les 3800 ans de réputation.
La réputation contagieuse du cancer par exemple est toujours tenace : ci-dessous, des questions trouvées sur des forums de discussion.
« Une personne de notre famille est atteinte d'un cancer nommé précisément lymphome. Y a t-il des précautions particulières à prendre vis à vis de son entourage ? Est ce que le fait de boire dans le même verre que cette personne présente un risque quelconque même minime? Merci »
http://forum.doctissimo.fr/sante/cancers/lymphome-contagieux-sujet_15408...
« Ca y est, on a fait le lien entre certains cancers et certains virus impliqués dans ses cancers. Mais la médecine a toujours du mal à reconnaître la contagiosité de cette P. de maladie. »
http://forum.aufeminin.com/forum/sante8/__f1361_sante8-Cancer-ne-serait-...
2. La réputation toujours vivante
Le mot « cancer » est difficilement prononçable
« Décédé à la suite d'une longue et pénible maladie qu'il a supporté avec courage... »
Le cancer est un ennemi sournois (invisible), capable de toucher n'importe qui, n'importe quand. Le cancer est décrit comme une maladie maligne (du latin malignitas : méchanceté, mauvaise disposition, malveillance ou malignus : méchant, perfide).
Le cancer peut aussi être foudroyant, affectant des personnes « en pleine forme ». La cause est souvent fort éloignée de la conséquence et il semble donc frapper sans raison apparente. Le diagnostic fut longtemps très pessimiste : une condamnation à une mort certaine dans des souffrances atroces On a longtemps décrit. Malgré les progrès dans la connaissance et dans le traitement, le cancer continue à effrayer.
« L’histoire effroyable effraie toujours. »
3. Au-delà de la réputation du cancer, les peurs héritées
Les peurs de l’humanité sont primales, héritées des épidémies qui ont décimé les Hommes.
La peste noire par exemple (1347 – 1351) : peur de la contagion, du contact et de la promiscuité, la suspicion à l’égard des étrangers, la vitesse fulgurante de contamination et les mesures de mise en quarantaine face à la propagation d'un virus venu d'ailleurs... L’ensevelissement et la crémation des corps en masse, des scientifiques et des gouvernements soupçonnés d'impuissance. Ces images effrayantes sont toujours présentes. La maladie exacerba la croyance en l’épouvante du châtiment, la peur de l'autre, des juifs et de l'Orient, allant jusqu’à justifier l'extermination des populations du « Nouveau Monde » ou plus tard, une régulation démographique « naturelle » selon Malthus. Un prêtre catholique de Nouvelle Espagne y voyait un message de Dieu : « Vous voulez exterminer cette race ? Je vais vous aider à aller plus vite grâce à la variole ». Les deux historiens britanniques, William Naphy et Andrew Spicer, analysent comment quatre siècles de mort ont traumatisé l’Occident, comment la « peste noire » continue de hanter les mémoires et l'imagination populaire. A travers les phénomènes récents d'épidémies, Sida, ESB, pneumopathie atypique (SRAS), grippe aviaire et chikungunya, les grandes peurs ne demandent qu’à ressurgir.
4. Le patient, mémoire de l’histoire
Chaque patient est travaillé par cette histoire millénaire, traversé par la réputation historique de sa maladie, avec en mémoire ce mal sournois, cette tumeur maligne qui dévore la vie de l’intérieur, dont l’issue malgré tout ce qu’on dit est probablement fatale. Et puis, quelle injustice quand elle frappe - contre nature - les enfants et les jeunes ; ceux qui avaient une vie devant eux !
Cet effroi est là au point que le discours médical n’est plus audible, au point que la « mise en scène » du soin reproduit celle de l’histoire : lieux pour les cancéreux, traitements douloureux, craintes irraisonnées de l’entourage… l’histoire se reproduit et questionne le soin.
Comment ne pas reproduire les mêmes contextes pour ne pas provoquer les mêmes peurs ?
5. Le dernière histoire
Il y a une histoire oubliée, celle qui est dite par le malade devant la situation nouvelle qu’il doit affronter, où le temps se fige, où l’horizontalité remplace le verticalité, où le corps s’abandonne à des rituels nouveaux, où la compréhension ne peut s’appuyer sur du connu ; la vie est en fuite.
Les expériences de l’humanité se concentrent là, dans ce malade, loin de toute raison scientifique, loin de toute approche raisonnable et raisonnante, loin de l’humanité bien-portante, dans des lieux de « cancérés ».
Tout est interne, la maladie, les rayons, les chimies… tout est invisible, et la parole médicale tente de compenser cette absence de chair, cette incarnation défaillante.
L’histoire de chaque malade est dite par les silences, par les questions, par les regards par les douleurs… où est-elle consignée, où est la mémoire de ces expériences existentielles, celles qui enseignent ? Nos perdons beaucoup d’opportunités civilisatrices à laisser les murs de nos hôpitaux recueillir la parole du cancéreux.
6. Le soin : un acte culturel
Une civilisation se construit dans sa capacité à défier la loi de la conservation de l’espèce, à lutter contre la loi de la survivance du plus apte, à prendre soin de ceux que la maladie rend plus faibles. Cette conscience civilisatrice ne peut se passer de l’histoire et de ses influences sans cesse présentes dans la façon dont nous pensons et dont nous agissons. En considérant l’histoire nous savons quand nous progressons vers un peu plus de civilisation ou quand nous régressons vers un peu plus de barbarie et nous savons consciemment pourquoi.
Soigner est un acte militant dont l’intention profonde est de changer l’histoire de la maladie et ainsi celle des Hommes.
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D'où le choix judicieux du titre du film sur le cancer: "les invasions barbares'
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